« Le sanatorium au croque-mort »

Publié le par Monika Szymaniak

« Le sanatorium au croque-mort »

« L’oncle Jérôme ne quittait plus sa chambre, depuis plusieurs années. Depuis que la Providence lui avait doucement retiré des mains le gouvernail du navire de sa vie, délabré et échoué sur un banc de sable, il menait une existence de rentier sur l’étroit territoire qui lui avait été imparti entre le couloir et son obscure alcôve.

Vêtu d’une longue robe de chambre qui retombait jusqu’à terre, il se tenait au fond de sa chambre et se couvrait de poils de jour en jour plus fantastiques. Une longue barbe poivre et sel (presque blanche au bout) entourait son visage, mangeait à moitié ses joues, ne laissant voir qu’un nez aquilin et des yeux dont les blancs brillaient à l’ombre des sourcils touffus.

Dans la prison exigüe où – grand fauve – il était condamné à tourner en rond devant la porte vitrée menant au salon, il y avait deux énormes lits de chêne, gîte nocturne de l’oncle et de la tante, et une grande tapisserie qui recouvrait tout le mur au fond, forme imprécise émergeant du clair-obscur. Une fois que les yeux s’étaient habitués à l’obscurité, au milieu de palmiers et de bambous surgissait un énorme lion, puissant et sombre comme un prophète, majestueux comme un patriarche.

Tout en se tournant le dos, le lion et l’oncle Jérôme sentaient mutuellement leur présence et ils se haïssaient. Par moments, le lion, agacé, se soulevait sur ses pattes postérieures, hérissait la crinière, tendait le cou, et son rugissement roulait autour de l’horizon assombri.

Parfois, c’était l’oncle Jérôme qui subjuguait le lion par une tirade pathétique, dont les grands mots jaillissaient de sa bouche tandis que sa barbe ondoyait dans le souffle de l’inspiration autour du masque sévère de son visage. Alors les yeux du lion se rétrécissaient douloureusement, il tournait lentement la tête, se recroquevillait, dompté par la puissance de la parole divine.

Ce lion et ce Jérôme remplissaient la sombre alcôve d’une dispute éternelle. »

Œuvres complètes, Le sanatorium au croque-mort (Sanatorium pod klepsydrą), « Dodo », Bruno Schulz, Denoël, 2004. Traduction du polonais : Thérèse Douchy.