« Le Mont-de-Sable »

Publié le par Monika Szymaniak

« Le Mont-de-Sable »

« La terre recouvrée de Wałbrzych éveillait l’espoir surtout chez ceux qui n’avaient jamais possédé la leur. Ils étaient de nulle part, mais voulaient faire leur trou pour être de quelque part. Au début ils occupaient les vieilles maisons des Allemands, mais bientôt celles-ci ne furent plus assez nombreuses. Vingt ans après la guerre, l’anneau de béton des nouvelles cités construites à la va-vite pour les derniers arrivants se resserrerait autour des vieux quartiers de la ville, non dénués de charme ni d’Ordnung, sans aucun doute. Au Mont-de-Sable, il s’en caserait jusqu’à trente mille bien entassés dans des immeubles cloisonnés en parcelles identiques. Parmi les arrivants se trouvait la jeune Jadwiga Maślak. Ses yeux couleur de groseilles à maquereau étaient fatigués par un long voyage, elle avait une valise en carton, un panier d’oeufs frais du village et un manteau aux manches dépareillées ; dans la foule on avait du mal à la distinguer, car beaucoup d’autres femmes lui ressemblaient.

Wałbrzych était une grande ville quand on la regardait avec les yeux de Jadzia Maślak. Par exemple, la gare où elle était arrivée s’appelait la gare de la Ville, mais il y avait encore la gare centrale, la gare de la Manufacture et la gare de Szczawienko. Ni Zofia Maślak la mère de Jadzia ni Jadwiga Strąk, sa grand- mère, n’avaient jamais vu le monde, c’est tout juste si elles étaient allées jusqu’à Skierniewice, au marché, ou à Częstochowa en pèlerinage ; quant à la seconde, elle ne le verrait plus le monde, pour sûr, puisqu’elle reposait dans le sable jaune pour les siècles des siècles amen. Jamais elles n’avaient entendu parler de Wałbrzych puisque cette ville, récemment encore, n’existait pas du tout et aucun train ne s’y rendait, et encore moins au départ de Zalesie, c’est certain. En traversant Zalesie les express filaient en hurlant avec fracas ; ils passaient si vite que le petit hameau avait à peine le temps de se refléter dans les vitres du train et déjà il avait disparu. »

Le Mont-de-Sable (Piaskowa Góra), Joanna Bator, Noir sur Blanc, 2014. Traduction du polonais : Caroline Raszka-Dewez.

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