« Les pérégrins »

Publié le par Monika Szymaniak

« Les pérégrins »

« En fait, mes parents n’étaient pas de vrais voyageurs, ils ne partaient que pour revenir. Ils revenaient chez eux avec soulagement et un sentiment du devoir bien accompli. Ils revenaient pour ramasser les lettres et les factures qui s’étaient empilées sur la commode. Pour faire une grande lessive. Et pour ennuyer mortellement leurs amis, qui bâillaient discrètement en regardant leurs photos de vacances. Là, c’est nous à Carcassonne. Et là, c’est ma femme, et dans le fond, c’est l’Acropole.

Ensuite, pendant toute l’année, ils menaient cette étrange vie des sédentaires où, chaque matin, on retrouve ce que l’on a quitté la veille au soir, où les vêtements s’imprègnent de l’odeur du logis, tandis que les pieds, à force de tourner en rond, finissent par laisser une trace d’usure sur le tapis.

Cette vie n’était pas faite pour moi. Apparemment, il me manquait ce gène qui fait que, dès que l’on s’arrête un peu plus longtemps quelque part, on y plonge ses racines. Ce n’était pas faute d’avoir essayé. Tout simplement, mes racines ne s’enfonçaient pas assez profondément, de sorte que le moindre souffle de vent me bousculait. Je n’arrivais pas à germer, je n’ai pas reçu ce don propre aux végétaux. Je ne tire pas ma sève de la terre, je suis une anti-Antée. Mon énergie me vient du mouvement : des vibrations des autocars, du vrombissement des avions, du roulis des trains et des ferries. »

Les pérégrins (Bieguni), Olga Tokarczuk, Noir sur Blanc, 2010. Traduction du polonais : Grażyna Ehrard.

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