« Morphine »

Publié le par Monika Szymaniak

« Morphine »

« C’est moi. Konstanty Willemann.

Avec les effets de la vodka. Ou plus exactement du vin, les quatre dernières bouteilles, hier, tout seul, attablé dans la cuisine, en bouffant du pain frotté d’ail et saupoudré de sel, grillé au four par Aniela. Les quatre dernières bouteilles. Il n’y a plus de vin. Il n’y aura plus de vin. Peut-être qu’il n’y aura plus jamais de vin ? Conneries, il y aura toujours du vin. Mais pas pour moi.

Cinquante-troisième jour d’abstinence de type « M ». Quatorzième jour des Allemands à Varsovie. Boire en solitaire ; dès la moitié de la deuxième bouteille, des chansons grivoises, des chants patriotiques à la troisième, mais oui, et, à la quatrième, des pleurs, des pleurs et encore des pleurs. Aniela passe sa tête ensommeillée par la porte de la cuisine, Monsieur désire quelque chose ? Dégage, ravelure, dégage, vieille guenuche, c’est de solitude dont j’ai besoin, pris dans ma tragédie et dans celle de ma ville, je n’aspire qu’à la solitude et à une cinquième bouteille de bourgogne, et je n’obtiens ni l’une ni l’autre !

Pas la peine de présenter mes excuses à Aniela, car Aniela a l’habitude. Monsieur, quand il a bu, invective la terre entière. Monsieur est comme ça. Ces messieurs sont tous comme ça.

Je me rappelle mes insultes quand je fixe la glace. Je me rappelle : Aniela, ancienne couturière, soeur de la bonne de mon beau-père. Je suis caché dans sa chambre. Elle dort dans la cuisine. Les propriétaires de son logement sont absents. Ils ont pris la fuite. Pas moi. Et maintenant, je fixe le miroir.

C’est moi. Les cheveux gras, la gueule blafarde, une barbe de deux jours.

Ce n’est qu’à ce moment-là que tout me submerge, ou plutôt, que tout me revient : la ville détruite, qui n’est plus mienne, Hela et mon petit Jurek chez nous, dans l’immeuble du chocolatier Wedel, la mobilisation, le siège, la capitulation, le maire Starzyński délirant à propos de l’armée allemande qui se couvre de honte en combattant la population pauvre du quartier Praga ; les médailles, la solde en retard, la folie de Ksyk et sa moustache noire, notre marche, lorsque nous avons quitté nos positions près du parc Sielecki et de la rue Parkowa pour rejoindre la caserne des chevau-légers où, après la capitulation, nous devions attendre de nous constituer prisonniers, et moi qui ne me rends pas, qui débite des conneries sur le combat à poursuivre, le colonel qui me laisse filer, va, va, t’as bien raison, il faut poursuivre le combat, avec plusieurs de mes camarades, nous enterrons nos pistolets dans le jardin des Soeurs de Nazareth, rue Czerniakowska, après quoi nous brûlons nos uniformes dans le poêle, y compris nos bottes, même si c’est du gâchis, une puanteur atroce, et je ne me rends pas, c’est hors de question. Et, plus tôt, au moment de la mobilisation – ma promesse. L’abstinence. Réduite après la capitulation à une abstinence de type « M », d’où mes dernières bouteilles de vin hier. Où trouver du vin à présent ? Nulle part. Vivre caché, vaste blague !

La colonne de fumée, si noble, si belle, au-dessus de la Citadelle en flammes. Nous transmettons nos salutations fraternelles aux soldats combattant sur la presqu’île de Hel – annonce la voix tremblante du speaker à la radio –, vive la Pologne, la Pologne n’est pas encore morte. En fait si. »

Szczepan Twardoch, Morphine (Morfina), Lausanne : Noir sur Blanc, 2016. Traduction du polonais : Kamil Barbarski.