« Saturne »

Publié le par Monika Szymaniak

« Saturne »

« Répugnante est la vieillesse. Ses odeurs et ses figures – yeux larmoyants, conjonctives rougies, cils et sourcils dégarnis, plis de chair flasques, dartres. Répugnantes, sa voracité à sucer les restes, sa gourmandise, sa manière de se jeter sur le plat avec des clappements sonores.

On dit qu’il est beau de vieillir à deux. Qu’y a-t-il de beau à croupir et à se défaire accompagné plutôt que seul ? De tous les sabbats du monde, le plus horrible est le sabbat de la vieillesse : les jeunes, au lieu d’y accourir, s’y traînent péniblement, avec, sur leurs visages lisses, des masques de peau fripée.

Aussi affaibli que le reste du corps, l’oeil ne perçoit plus que les contrastes les plus forts : une tache de lumière au bout du nez, juste au-dessus de la ligne sombre de la bouche édentée. Des ombres noires, cadavériques, sous les bourrelets des arcades sourcilières, avec, autour, les ronds clairs des joues et du front. La lueur d’une cuiller en argent au-dessus de l’assiette creuse, une mastication bruyante, des doigts amaigris émergeant de l’obscurité d’une large manche. Et des pupilles noires, agrandies par le désir, noyées dans le blanc des yeux écarquillés. Se goinfrer de vie avant qu’elle ne prenne fin.

Ah ! avec quel dégoût regardons-nous nos parents lorsqu’ils se transforment en bêtes déplumées et insatiables, en mécanismes détraqués, en récipients fissurés, perdant leurs liquides.

Ah ! avec quelle incompréhension regardons-nous nos enfants qui voient en nous des bêtes déplumées et insatiables, des mécanismes détraqués, des récipients fissurés, perdant leurs liquides. Dans notre for intérieur, nous sommes encore ce jeune homme plein d’ambitions, qui s’élance vers la grande ville avec un baluchon pour tout bagage ; nous sommes une jeune fille point vilaine, qui se dit : "À moi la vie, et pour le reste, nous verrons bien." »

Jacek Dehnel, Saturne : peintures noires de la vie des hommes de la famille Goya (Saturn: czarne obrazy z życia mężczyzn z rodziny Goya). Traduction du polonais : Marie Furman-Bouvard. Noir sur Blanc, Lausanne, 2014.

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