« Journal de la Kolyma »

Publié le par Monika Szymaniak

« Journal de la Kolyma »

« C’est la capitale de la Kolyma, dont Alexandre Soljenitsyne parle déjà dans le premier paragraphe de son œuvre fondamentale L’Archipel du Goulag. Mais moi, je ne vais pas parler du Goulag, des camps, des détenus, de la famine, de la mort, ni des tortures.

À Magadan, je suis censé rejoindre la Route de la Kolyma, parfois appelée aussi l’autoroute M56 « Kolyma » ou encore, dans l’atlas automobile russe, « la route fédérale Kolyma ». Mais les locaux l’appellent tout simplement la Route. Il n’y en a pas d’autre à travers cet immense territoire qui, avant les nombreux changements administratifs, était aussi vaste que le tiers de l’Europe. En d’autres mots, il est huit fois et demie plus grand que la Pologne, avec seulement 2 025 kilomètres de route (plus quelques rares et minces ramifications) reliant Magadan et Iakoutsk en Iakoutie.

Je veux parcourir cette route. Elle traverse un territoire inaccessible, sauvage, ou plutôt ensauvagé (un peu comme les Carpates polonaises après la Seconde Guerre mondiale), avec des habitations humaines espacées de plusieurs dizaines, et même parfois de plusieurs centaines de kilomètres.

Les montagnes. Ce sont elles qui m’inquiètent le plus. Elles sont toutes blanches. Par le hublot de l’avion qui m’amène de Moscou, je vois que, loin de la mer, sur les terres de la Kolyma, l’hiver règne. Il est arrivé plus tôt que d’habitude cette année. Quel manque de pot ! J’aurais préféré qu’il patiente encore quelques semaines. Je vais probablement avoir des problèmes pour passer les cols, mais aussi les rivières qu’on traverse à gué ou en bac. Quand l’eau commence à geler et qu’elle charrie de la glace, les bacs s’arrêtent de circuler et il faut attendre presque jusqu’à décembre pour continuer la route sur le zimovik, c’est-à-dire en roulant sur la rivière gelée.

Le seul moyen de parcourir cette route est l’autostop. Souvent dans des camions de fabrication russe ; ils sont un peu rustiques, mais solides : des Kamaz, des Ural, des Kraz, qu’on appelle familièrement des « avaleurs de boue » (blotokhodys). Les Liaz biélorusses sont parfaits aussi dans ces conditions climatiques.

Les vieux disent que cette route est le plus long cimetière du monde. J’ai calculé que si on y plaçait l’une derrière l’autre toutes les victimes des camps de la Kolyma du temps de Staline, il n’y aurait pas suffisamment de place pour tout le monde. »

Jacek Hugo-Bader, Journal de la Kolyma (Dzienniki kołymskie), Lauzanne : Noir sur Blanc, 2015. Traduction du polonais : Agnieszka Żuk.

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