« L'art d'écosser les haricots »

Publié le par Monika Szymaniak

« L'art d'écosser les haricots »

« Vous voulez des haricots, dites-vous. Oui, j’en plante un peu, mais vraiment très peu, juste de quoi subvenir à mes propres besoins. C’est comme pour le reste. Carottes, betteraves, oignons, ail, persil. Pour le plaisir d’avoir ma petite récolte à moi. Je vais vous dire, monsieur, les haricots, ce n’est pas ce que je préfère. D’accord, j’en mange, mais c’est parce que je mange de tout, ou presque. Mais je n’en raffole pas. De temps à autre, je me prépare une soupe aux haricots, ou un plat de haricots cuisinés à la sauce tomate, mais c’est rare. Et les chiens n’en mangent pas de toutes les façons.

Dans le temps, oui, on cultivait beaucoup de haricots ici. Vous l’ignorez peut-être, mais les haricots, ça peut remplacer la viande. Et avec le travail harassant que les gens avaient à abattre toute la sainte journée, il fallait bien qu’ils se nourrissent. Sans oublier de nombreux marchands qui venaient leur acheter des haricots. Pas seulement des haricots, d’ailleurs, mais c’est ce qu’ils achetaient en premier. Oui, il y avait un village ici, pendant la guerre. Comme vous devez le savoir, à l’époque, on crevait de faim dans les villes. Tous les jours pratiquement, on allait en chariot à la gare chercher les citadins. La gare se trouve à quelques kilomètres d’ici. Ensuite, on les raccompagnait, chargés de leurs provisions. C’est à la fin de l’automne, à peu près à cette période-là, qu’ils venaient. La plupart, en tout cas. Une fois la récolte terminée. Tout ce qu’on avait réussi à écosser, ils le prenaient sur-le-champ. Absolument tout. Combien de fois c’est arrivé: les haricots n’étaient pas encore secs que déjà dans les foyers on se mettait à les écosser, pour ne pas être en retard. Des familles entières écossaient. De l’aube jusqu’à la nuit tombée. Vous sortiez à minuit faire un tour et, çà et là, vous aperceviez de la lumière dans des maisons. Surtout après une récolte abondante. Car les haricots, monsieur, c’est comme tout le reste – parfois ça marche, parfois non. Il faut tomber sur une bonne année. Le haricot n’aime pas un temps trop ensoleillé. Trop de soleil, ça veut dire pas assez de pluie. Ça brûle la cosse. D’un autre côté, une pluie abondante fait pourrir les jeunes pousses. Et puis il arrive aussi, malgré une année exceptionnelle, qu’une cosse sur deux soit vide ou rouillée. Impossible de savoir pourquoi. Le haricot aussi a ses mystères. »

Wiesław Myśliwski, L'art d'écosser les haricots (Traktat o łuskaniu fasoli), Arles : Actes Sud, 2010. Traduction du polonais : Margot Carlier.

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