« Une confiserie du temps jadis »

Publié le par Monika Szymaniak

« Une confiserie du temps jadis »

« Cette époque n’est pas si lointaine. Je ne suis tout de même pas un vieillard ! Il me semble pourtant que ces jours sont morts depuis longtemps. Le souvenir que j’en garde surgit à chaque fois comme entouré d’un halo d’ombre et d’irréalité.

Tous les événements de cette période, leur déroulement et leurs causes profondes, paraissent si différents de ceux d’aujourd’hui qu’ils appartiennent déjà au domaine de l’histoire – et peut-être plus que d’autres, qui leurs sont pourtant antérieurs.

Tous ceux qui se promènent aujourd’hui dans les rues de Varsovie – et qui s’y promenaient aussi il y a trente ou quarante ans – savent de quoi de parle : de l’univers d’autrefois, chéri et oublié, de la Varsovie préhistorique, bref d’avant Messalka. C’était l’époque de Cléo de Mérode, de Gemma Bellincioni, de Kruszelnicka, des débuts de Manowska...

Elle est célèbre, la madeleine de Proust, qui fait rejaillir toute l’essence, toute la saveur de la vie passée, disparue sans retour. Ma madeleine à moi, c’est la confiserie Wedel, située au coin de la rue Hortensja – laissons-lui ce nom, qui évoque si bien l’atmosphère ancienne – et de la rue Szpitalna. A chaque fois que je passe le seuil de ce magasin – le souvenir le plus ancien que j’ai de Varsovie – je me rappelle – je revis même ce monde des cartes postales, des opérettes, des tramways tirés par des chevaux, des soldats et des officiers russes. Et je suis envahi par ce sentiment de sécurité que l’on éprouve parfois aujourd’hui au fin fond d’une province : l’impression que rien d’inattendu, d’exceptionnel ne peut s’y produire. Les dames roses et bleues, peintes sur le plafond, ne s’y transformeront ni en fées ni en sorcières...

Et pourtant, une vraie aventure m’arriva un jour dans cette confiserie. Je m’en rappelle comme dans un rêve – l’ai-je d’ailleurs jamais vécue ? Peut-être est-ce mon imagination enfantine, nourrie de livres d’aventures, qui m’a inspirée cette vision ? »

Jarosław Iwaszkiewicz, « Une confiserie du temps jadis » (« Staroświecki sklep »), dans Icare (Ikar), Bruxelles : Complexe, 1990. Traduction du polonais : Marie Bouvard.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :